Expressions · Textes classiques chinois, pour la plupart des IVe–Ier s. av. J.-C. · 16 min de lecture
Chengyu : 10 expressions chinoises et leurs histoires
Les chengyu (成语), expressions chinoises de quatre caractères, résument souvent une fable ancienne. Dix d'entre eux, racontés d'après leur texte d'origine.
Couleurs des tonsā ton 1á ton 2ǎ ton 3à ton 4a neutre
Qu'est-ce qu'un chengyu (成语) ?
Le mot chengyu (成语, chéngyǔ) signifie à peu près « expression toute faite ». Il désigne des tournures figées du chinois, formées le plus souvent de quatre caractères, mais pas toujours. Leur nombre dépend de la définition : environ 5 000 au sens le plus strict, mais certains dictionnaires en recensent plus de 20 000. Le mot 成语 lui-même est au programme du HSK 5.
Un chengyu est un petit fossile de chinois classique : il en garde le vocabulaire et la syntaxe, ce qui le rend bien plus concis que la langue courante. Très employés dans la langue littéraire ancienne, ils restent courants aujourd'hui, à l'écrit comme à l'oral.
Beaucoup renferment une allusion à un texte ancien, un 典故 (diǎngù). C'est pour cela que les élèves du monde chinois les étudient avec les textes classiques : pour connaître le contexte d'où ils sont nés. Souvent, les quatre caractères résument la leçon de l'histoire plutôt que l'histoire elle-même. Ainsi 破釜沉舟, « briser les marmites et couler les bateaux », renvoie à un épisode des Mémoires historiques (史记). Le général Xiang Yu (项羽), après avoir fait traverser un fleuve à toutes ses troupes pour secourir Julu (巨鹿), fit couler les bateaux et briser les marmites, et ne garda que trois jours de vivres. Sans retraite possible, ses soldats remportèrent la bataille. L'expression veut dire « tout donner pour réussir, en se privant délibérément de tout recours ».
Tous les chengyu n'ont pas une histoire derrière eux. Cette page raconte celles de dix d'entre eux, d'après leurs textes d'origine.
成语
chéngyǔchengyu, expression figée
典故
diǎngùallusion à un texte ou un récit ancien
破釜沉舟
pòfǔ-chénzhōubriser les marmites et couler les bateaux : tout donner en se privant de toute retraite
D'où viennent les chengyu ?
La plupart viennent de la littérature ancienne : les classiques antérieurs à l'empire Qin, la poésie de toutes les époques, et jusqu'aux romans et nouvelles en langue vernaculaire de la fin de l'époque impériale. Parmi les textes les plus anciens, les images du Classique des vers (诗经) et les récits détaillés du Zuozhuan (左传) et des Mémoires historiques (史记) en ont fourni un grand nombre. Les quatre grands romans classiques en ont aussi donné beaucoup : l'expression condense alors un épisode du roman.
On range souvent leurs sources en quelques grandes familles :
• les mythes, comme 女娲补天 (« Nüwa répare le ciel ») ;
• les fables (寓言, yùyán, un mot au programme du HSK 7-9), comme 刻舟求剑 ou 狐假虎威 ;
• les récits historiques, comme 破釜沉舟 ou 完璧归赵 ;
• les œuvres littéraires, anciennes ou modernes, et même quelques histoires venues de l'étranger.
Le tableau classe par date les textes d'où viennent les expressions racontées sur cette page, avec trois autres exemples. Ce sont les dates des livres tels qu'ils nous sont parvenus : beaucoup ont été compilés à partir de textes plus anciens, et la date du Liezi est discutée.
| Texte | Date | Chengyu (chapitre) |
|---|---|---|
| Zhuangzi (庄子) | IVe–IIe s. av. J.-C. | 井底之蛙 (秋水) |
| Han Feizi (韩非子) | milieu du IIIe s. av. J.-C. | 守株待兔 (五蠹), 自相矛盾 (难一) |
| Lüshi Chunqiu (吕氏春秋) | vers 239 av. J.-C. | 刻舟求剑 (察今), 掩耳盗铃 (自知) |
| Huainanzi (淮南子) | avant 139 av. J.-C. | 塞翁失马 (人间训) |
| Mémoires historiques (史记) | fin du IIe – début du Ier s. av. J.-C. | 破釜沉舟 (项羽本纪), 完璧归赵 (廉颇蔺相如列传) |
| Zhanguo Ce (战国策) | compilé au Ier s. av. J.-C. à partir de textes plus anciens | 画蛇添足 (齐策), 狐假虎威 (楚策), 亡羊补牢 (楚策), 鹬蚌相争 (燕策) |
| Liezi (列子) | discutée : attribué à Lie Yukou (vers le Ve s. av. J.-C.), texte actuel peut-être du IVe s. apr. J.-C. | 愚公移山 (汤问) |
守株待兔 : attendre le lièvre au pied de la souche
L'histoire. Un paysan du pays de Song (宋) avait une souche d'arbre au milieu de son champ. Un jour, un lièvre qui courait vint heurter la souche, se brisa le cou et mourut. Le paysan posa alors son outil de labour et se mit à garder la souche, dans l'espoir d'attraper un autre lièvre. Il n'en vint jamais d'autre, et il devint la risée de tout le pays de Song.
La source. Le récit se trouve dans le chapitre « Wudu » (五蠹, « Les Cinq Vermines ») du Han Feizi (韩非子), recueil attribué au penseur légiste Han Fei (韩非, vers 280 – 233 av. J.-C.) ; la plupart de ses chapitres datent du milieu du IIIe s. av. J.-C., à l'époque des Royaumes combattants. Han Fei ne raconte pas cette histoire pour elle-même : il s'en sert contre ceux qui veulent gouverner le peuple de leur temps avec la politique des anciens rois. Selon lui, ils font tous comme celui qui garde la souche.
Le sens aujourd'hui. L'expression a d'abord désigné le fait de s'accrocher à une vieille méthode sans s'adapter. On l'emploie aussi pour qui espère obtenir quelque chose sans effort, ou attend que l'occasion vienne toute seule à lui. Elle est au programme du HSK 7-9.
守株待兔
shǒuzhū-dàitùgarder la souche en attendant le lièvre : compter sur la chance au lieu d'agir, ou s'accrocher à une vieille recette
兔不可复得,而身为宋国笑。
Tù bù kě fù dé, ér shēn wéi Sòngguó xiào.Il ne put jamais reprendre de lièvre et devint la risée du pays de Song. (Han Feizi, « Wudu »)
今欲以先王之政,治当世之民,皆守株之类也。
Jīn yù yǐ xiānwáng zhī zhèng, zhì dāngshì zhī mín, jiē shǒu zhū zhī lèi yě.Vouloir aujourd'hui gouverner le peuple de notre temps avec la politique des anciens rois, c'est toujours garder la souche. (Han Feizi, « Wudu »)
找工作要主动,不能守株待兔。
Zhǎo gōngzuò yào zhǔdòng, bù néng shǒuzhū-dàitù.Pour trouver du travail, il faut prendre les devants, pas attendre que ça tombe tout seul.
自相矛盾 : la lance et le bouclier
L'histoire. Un homme du pays de Chu (楚) vendait des boucliers et des lances. Il vantait ses boucliers : « Ils sont si solides que rien ne peut les percer. » Puis il vantait ses lances : « Elles sont si pointues qu'il n'est rien qu'elles ne percent. » Quelqu'un lui demanda : « Et si l'on frappait tes boucliers avec tes lances ? » L'homme ne sut que répondre. Un bouclier que rien ne perce et une lance qui perce tout ne peuvent pas exister ensemble.
La source. Le récit est dans « Nanyi » (难一), le 36e chapitre du Han Feizi (韩非子). Han Fei part d'une anecdote : du temps où Yao (尧) régnait, Shun (舜) alla labourer parmi des paysans qui empiétaient sur les champs voisins, pêcher parmi des pêcheurs qui se disputaient et façonner des pots parmi des potiers qui travaillaient mal, et chaque fois, en un an, son exemple remit tout en ordre. Confucius y voyait la preuve de la vertu de Shun. Mais si Yao, qui régnait alors, était un sage parfait, objecte le texte, il n'y aurait rien eu à corriger : on ne peut pas louer à la fois Yao et Shun. C'est « l'argument de la lance et du bouclier » (矛楯之说). Le texte écrit 楯, un autre nom du bouclier (盾). Le chapitre « Nanshi » (难势) reprend la même histoire dans un autre débat.
Le sens aujourd'hui. L'histoire a donné au chinois le mot 矛盾 (máodùn), « lance-bouclier », qui veut dire « contradiction » et figure au programme du HSK 5. 自相矛盾 signifie « se contredire soi-même » : soutenir deux choses qui ne peuvent pas être vraies en même temps. L'expression est au programme du HSK 7-9.
自相矛盾
zìxiāng-máodùnse contredire soi-même
吾矛之利,于物无不陷也。
Wú máo zhī lì, yú wù wú bú xiàn yě.Mes lances sont si pointues qu'il n'est rien qu'elles ne percent. (Han Feizi, « Nanyi »)
矛盾
máodùncontradiction (litt. « lance-bouclier »)
他说的话前后自相矛盾。
Tā shuō de huà qiánhòu zìxiāng-máodùn.Ce qu'il dit maintenant contredit ce qu'il disait avant.
画蛇添足 : ajouter des pattes au serpent
L'histoire. Au pays de Chu (楚), un homme qui avait célébré un sacrifice offrit une coupe de vin à ses gens. Ceux-ci se dirent : « À plusieurs, il n'y en a pas assez ; pour un seul, il y en a de trop. Dessinons chacun un serpent par terre : le premier qui a fini boit le vin. » L'un d'eux termina le premier. Il prit le vin et, la coupe dans la main gauche, continua à dessiner de la droite : « Je peux même lui faire des pattes ! » Avant qu'il ait fini, un autre acheva son serpent, lui arracha la coupe et dit : « Un serpent n'a pas de pattes, voyons ! Comment pourrais-tu lui en faire ? » (蛇固无足,子安能为之足). Et il but le vin. Celui qui avait dessiné les pattes perdit sa boisson.
La source. La fable est dans les Stratagèmes des Royaumes combattants (战国策, Zhanguo Ce), section « Qi ce II » (齐策二). Ce recueil d'anecdotes sur les conseillers et les orateurs des Royaumes combattants, dû à des auteurs inconnus, a été mis en forme au Ier s. av. J.-C. par le lettré Liu Xiang (刘向). Zhao Yang (昭阳), général du pays de Chu, vient de prendre huit villes au pays de Wei (魏) et tourne ses troupes contre Qi (齐). Chen Zhen (陈轸), envoyé du roi de Qi, lui fait remarquer qu'une victoire de plus n'ajouterait rien à ses titres, puis lui raconte la fable : qui gagne toutes ses batailles sans savoir s'arrêter finit par y laisser la vie, et son titre retourne à l'État. C'est dessiner des pattes au serpent. Zhao Yang lui donne raison, lève son camp et s'en va.
Le sens aujourd'hui. Faire une chose superflue qui, loin d'améliorer le résultat, le gâche. L'expression est au programme du HSK 7-9.
画蛇添足
huàshé-tiānzúdessiner un serpent et lui ajouter des pattes : en faire trop et tout gâcher
蛇固无足
shé gù wú zúUn serpent n'a pas de pattes, par nature. (Zhanguo Ce, « Qi ce II »)
这篇文章已经很好了,再加这一段就是画蛇添足。
Zhè piān wénzhāng yǐjīng hěn hǎo le, zài jiā zhè yí duàn jiù shì huàshé-tiānzú.Cet article est déjà très bien ; y ajouter ce paragraphe, ce serait en faire trop.
狐假虎威 : le renard qui emprunte la majesté du tigre
L'histoire. Un tigre chassait toutes sortes d'animaux pour les manger ; il attrapa un renard. « Tu n'oseras pas me manger, dit le renard. Le Souverain du Ciel (天帝) m'a fait chef de tous les animaux : me manger, ce serait désobéir à ses ordres. Si tu ne me crois pas, je marche devant et tu me suis : tu verras si un seul animal ose ne pas s'enfuir en me voyant. » Le tigre le crut et le suivit. Tous les animaux s'enfuirent en les voyant. Le tigre ne comprit pas que c'était lui qu'ils craignaient : il crut qu'ils avaient peur du renard.
La source. La fable est dans le Zhanguo Ce (战国策), section « Chu ce I » (楚策一). Le roi Xuan de Chu (楚宣王) demande à ses ministres s'il est vrai que les pays du Nord ont peur de son ministre Zhao Xixu (昭奚恤). Personne ne répond, sauf Jiang Yi (江一), qui raconte la fable et conclut : le roi possède un territoire de cinq mille li de côté et un million de soldats en armes, dont il a confié le commandement à Zhao Xixu. Si le Nord craint Zhao Xixu, c'est en réalité l'armée du roi qu'il craint, comme les animaux craignaient le tigre.
Le sens aujourd'hui. Les quatre caractères 狐假虎威 ne figurent pas dans le Zhanguo Ce : l'expression a été tirée plus tard de la fable, et on la trouve par exemple dans le roman du Voyage vers l'Ouest (西游记). Elle désigne quelqu'un qui se sert du pouvoir d'un plus puissant pour intimider les autres.
狐假虎威
hújiǎ-hǔwēile renard emprunte la majesté du tigre : se servir du pouvoir d'un autre pour intimider
虎不知兽畏己而走也,以为畏狐也。
Hǔ bù zhī shòu wèi jǐ ér zǒu yě, yǐwéi wèi hú yě.Le tigre ne comprit pas que les animaux fuyaient parce qu'ils le craignaient, lui : il crut qu'ils craignaient le renard. (Zhanguo Ce, « Chu ce I »)
他仗着自己是老板的亲戚,在公司里狐假虎威。
Tā zhàngzhe zìjǐ shì lǎobǎn de qīnqi, zài gōngsī lǐ hújiǎ-hǔwēi.Comme il est de la famille du patron, il fait la loi dans l'entreprise.
亡羊补牢 : réparer l'enclos après la perte d'un mouton
L'histoire. Zhuang Xin (庄辛), descendant d'un ancien roi de Chu (楚), met en garde le roi Qingxiang (顷襄王), que le texte appelle roi Xiang (襄王) : le roi vit entouré de quatre favoris qui ne pensent qu'au luxe et au plaisir et négligent les affaires de l'État ; la capitale, Ying (郢), est en danger. Le roi le traite de vieux radoteur. Zhuang Xin part alors pour le pays de Zhao (赵). Cinq mois plus tard, le pays de Qin (秦) s'empare de Ying et de plusieurs autres territoires, et le roi doit se réfugier à Chengyang (城阳). Il rappelle Zhuang Xin et lui demande ce qu'il faut faire. Zhuang Xin lui répond par un dicton : « Voir le lièvre et se tourner vers le chien, ce n'est pas trop tard ; perdre un mouton et réparer l'enclos, ce n'est pas trop tard non plus. » Autrefois, ajoute-t-il, les rois Tang (汤) et Wu (武) ont prospéré en partant de cent li de territoire, et Chu, même amoindri, en compte encore des milliers. Bouleversé, le roi le fait seigneur de Yangling (阳陵君), puis, avec son aide, prend les terres au nord de la rivière Huai (淮北).
La source. Zhanguo Ce (战国策), section « Chu ce IV » (楚策四), dans le passage « Zhuang Xin parle au roi Xiang de Chu » (庄辛谓楚襄王). Ce passage est l'un de ceux du recueil que l'anthologie Guwen guanzhi (古文观止) a retenus.
Le sens aujourd'hui. L'expression garde le sens du dicton : après une première perte, il n'est pas trop tard pour corriger l'erreur et éviter d'en subir d'autres. Elle est au programme du HSK 7-9.
亡羊补牢
wángyáng-bǔláoréparer l'enclos après avoir perdu un mouton : corriger une erreur avant qu'elle coûte davantage
见兔而顾犬,未为晚也;亡羊而补牢,未为迟也。
Jiàn tù ér gù quǎn, wèi wéi wǎn yě; wáng yáng ér bǔ láo, wèi wéi chí yě.Voir le lièvre et se tourner vers le chien, ce n'est pas trop tard ; perdre un mouton et réparer l'enclos, ce n'est pas trop tard non plus. (Zhanguo Ce, « Chu ce IV »)
问题已经出现了,现在亡羊补牢还来得及。
Wèntí yǐjīng chūxiàn le, xiànzài wángyáng-bǔláo hái láidejí.Le problème est là, mais il est encore temps d'y remédier.
刻舟求剑 : marquer le bateau pour retrouver l'épée
L'histoire. Un homme du pays de Chu (楚) traversait un fleuve en bateau quand son épée tomba à l'eau. Aussitôt, il fit une entaille sur le bord du bateau : « C'est d'ici que mon épée est tombée. » Quand le bateau s'arrêta, il plongea à l'endroit de l'entaille pour la chercher. Mais le bateau avait avancé ; l'épée, elle, n'avait pas bougé. « Chercher une épée de cette façon, n'est-ce pas absurde ? » commente le texte.
La source. La fable est dans le chapitre « Chajin » (察今, « Examiner le présent ») du Lüshi Chunqiu (吕氏春秋, les Printemps et Automnes de maître Lü), une vaste compilation achevée vers 239 av. J.-C. par les lettrés réunis autour de Lü Buwei (吕不韦), chancelier du pays de Qin. Le chapitre explique qu'on ne peut pas se contenter de copier les lois des anciens rois : il faut comprendre ce qui les leur a fait établir. Gouverner avec des lois anciennes, c'est faire comme l'homme au bateau : « Les temps ont changé, mais pas la loi ; gouverner ainsi, n'est-ce pas difficile ? » Le texte dit 契, « entailler » ; l'expression a pris 刻, « graver ».
Le sens aujourd'hui. L'expression désigne le fait de s'accrocher à une méthode sans tenir compte des changements, par manque de souplesse. Elle est au programme du HSK 7-9.
刻舟求剑
kèzhōu-qiújiàngraver le bateau pour chercher l'épée : s'accrocher à une méthode dépassée
舟已行矣,而剑不行,求剑若此,不亦惑乎?
Zhōu yǐ xíng yǐ, ér jiàn bù xíng, qiú jiàn ruò cǐ, bú yì huò hū?Le bateau avait avancé, l'épée non : chercher une épée ainsi, n'est-ce pas absurde ? (Lüshi Chunqiu, « Chajin »)
情况已经变了,还用老办法就是刻舟求剑。
Qíngkuàng yǐjīng biàn le, hái yòng lǎo bànfǎ jiù shì kèzhōu-qiújiàn.La situation a changé : garder les vieilles méthodes, c'est chercher l'épée au mauvais endroit.
掩耳盗铃 : se boucher les oreilles pour voler la cloche
L'histoire. Quand la famille Fan (范氏) fut anéantie, un homme du peuple trouva chez elle une cloche (钟) et voulut l'emporter sur son dos. Elle était trop grosse : il entreprit de la briser à coups de maillet. La cloche se mit à résonner. Craignant que d'autres l'entendent et viennent la lui prendre, il se boucha vite les oreilles. « Ne pas vouloir que les autres entendent, passe encore ; ne pas vouloir s'entendre soi-même, c'est absurde », commente le texte.
La source. Le récit est dans le chapitre « Zizhi » (自知, « Se connaître soi-même ») du Lüshi Chunqiu (吕氏春秋, vers 239 av. J.-C.). Les Fan étaient l'une des six grandes familles de ministres du pays de Jin (晋), à l'époque des Printemps et Automnes. Le chapitre s'adresse aux souverains : pour savoir si une chose est droite, il faut un fil à plomb ; pour se connaître, un prince a besoin de conseillers francs. Celui qui refuse d'entendre parler de ses fautes fait comme le voleur de cloche.
Le sens aujourd'hui. Dans le texte, l'objet volé est une grande cloche, 钟 (zhōng), et l'expression a d'abord parlé de cloche : on écrivait encore 掩耳盗钟 sous les Tang. C'est à partir des Song que la cloche a laissé la place à la clochette, 铃 (líng). L'expression désigne le fait de se mentir à soi-même autant qu'aux autres.
掩耳盗铃
yǎněr-dàolíngse boucher les oreilles pour voler une cloche : se mentir à soi-même
恐人闻之而夺己也,遽揜其耳。
Kǒng rén wén zhī ér duó jǐ yě, jù yǎn qí ěr.Craignant que d'autres l'entendent et la lui prennent, il se boucha vite les oreilles. (Lüshi Chunqiu, « Zizhi »)
恶人闻之可也,恶己自闻之悖矣。
Wù rén wén zhī kě yě, wù jǐ zì wén zhī bèi yǐ.Ne pas vouloir que les autres entendent, passe encore ; ne pas vouloir s'entendre soi-même, c'est absurde. (Lüshi Chunqiu, « Zizhi »)
假装问题不存在,就是掩耳盗铃。
Jiǎzhuāng wèntí bù cúnzài, jiù shì yǎněr-dàolíng.Faire comme si le problème n'existait pas, c'est se mentir à soi-même.
井底之蛙 : la grenouille au fond du puits
L'histoire. Une grenouille vivait dans un puits abandonné. Elle dit à une tortue de la mer de l'Est : « Que je suis heureuse ! Je saute sur la margelle, je me repose dans les trous de la paroi, je nage, je patauge dans la boue, et aucun crabe, aucun têtard ne m'égale. Avoir à moi seule toute l'eau d'un puits, c'est le bonheur suprême. Pourquoi ne viens-tu pas voir ? » La tortue essaya d'entrer, mais son genou droit resta coincé avant même que son pied gauche soit dedans. Elle recula et parla de la mer : mille li ne suffisent pas à dire son étendue, ni mille ren (仞) sa profondeur ; neuf années de crue sur dix, au temps de Yu le Grand (大禹), ne l'ont pas fait monter, et sept années de sécheresse sur huit, au temps du roi Tang des Shang (商汤), ne l'ont pas fait baisser. La grenouille resta stupéfaite et désemparée.
La source. « Qiushui » (秋水, « Crues d'automne »), 17e chapitre du Zhuangzi (庄子), l'un des deux textes fondateurs du taoïsme. C'est l'un des chapitres « extérieurs », attribués aux disciples de Zhuangzi, et il daterait plutôt de l'époque des Qin et des Han. Le prince Mou de Wei (魏牟) y raconte la fable à Gongsun Long (公孙龙), un débatteur qui croyait tout savoir, pour lui montrer qu'il ne peut pas comprendre Zhuangzi.
Le sens aujourd'hui. Le texte parle de « grenouille de puits » (井蛙) ; la formule 井底之蛙 vient plus tard. D'après le Livre des Han postérieurs (后汉书), Ma Yuan (马援), revenant de chez Gongsun Shu (公孙述), qui s'était proclamé empereur, dit de lui : « Ziyang n'est qu'une grenouille au fond d'un puits, et il se croit grand. » L'expression désigne quelqu'un à l'horizon étroit, sûr de lui parce qu'il ne connaît rien d'autre.
井底之蛙
jǐngdǐ-zhīwāla grenouille au fond du puits : quelqu'un à l'horizon étroit
夫千里之远,不足以举其大;千仞之高,不足以极其深。
Fú qiān lǐ zhī yuǎn, bù zú yǐ jǔ qí dà; qiān rèn zhī gāo, bù zú yǐ jí qí shēn.Mille li ne suffisent pas à dire son étendue, ni mille ren sa profondeur. (Zhuangzi, « Qiushui »)
子阳井底蛙耳,而妄自尊大。
Zǐyáng jǐng dǐ wā ěr, ér wàng zì zūn dà.Ziyang n'est qu'une grenouille au fond d'un puits, et il se croit grand. (Livre des Han postérieurs, biographie de Ma Yuan)
多出去走走,别做井底之蛙。
Duō chūqu zǒuzou, bié zuò jǐngdǐ-zhīwā.Sors, va voir le monde : ne reste pas une grenouille au fond de son puits.
塞翁失马 : le vieil homme de la frontière perd son cheval
L'histoire. Une famille vivait près de la frontière. Un jour, son cheval s'enfuit sans raison chez les Hu (胡), les peuples de l'autre côté. Tout le monde vint la consoler, mais le père dit : « Qui sait si ce n'est pas une chance ? » Quelques mois plus tard, le cheval revint en ramenant de beaux chevaux des Hu. On vint féliciter la famille, mais le père dit : « Qui sait si ce n'est pas un malheur ? » La maison était désormais riche en bons chevaux ; le fils, qui aimait monter, fit une chute et se cassa la cuisse. Nouvelles condoléances ; le père répéta : « Qui sait si ce n'est pas une chance ? » Un an plus tard, les Hu envahirent la région. Les hommes valides prirent leur arc pour combattre, et neuf habitants de la frontière sur dix y laissèrent la vie. Parce qu'il boitait, le fils échappa au combat, et le père et le fils eurent la vie sauve.
La source. « Renjian » (人间训, « Dans le monde des hommes »), 18e chapitre du Huainanzi (淮南子). Ce recueil d'essais a été rédigé à la cour de Liu An (刘安), prince de Huainan, qui l'offrit à l'empereur Wu des Han en 139 av. J.-C. Le chapitre accumule les exemples de bienfaits qui tournent au désastre, et l'inverse. La fable se conclut ainsi : « Le bonheur devient malheur, et le malheur bonheur ; ces retournements n'ont pas de fin. »
Le sens aujourd'hui. Le « vieil homme de la frontière » (塞翁), c'est ce père. On cite souvent l'expression avec sa suite, 塞翁失马,焉知非福 : « le vieil homme de la frontière perd son cheval ; qui sait si ce n'est pas une chance ? » Elle sert à dire qu'un malheur peut cacher un bien. L'histoire est connue dans toute l'Asie de l'Est, où le coréen, le japonais et le vietnamien en ont tiré leurs propres proverbes.
塞翁失马
sàiwēng-shīmǎle vieil homme de la frontière perd son cheval : un malheur peut se révéler une chance
此何遽不为福乎!
Cǐ hé jù bù wéi fú hū!Qui sait si ce n'est pas une chance ! (Huainanzi, « Renjian »)
故福之为祸,祸之为福,化不可极,深不可测也。
Gù fú zhī wéi huò, huò zhī wéi fú, huà bù kě jí, shēn bù kě cè yě.Ainsi le bonheur devient malheur, et le malheur bonheur : ces retournements sont sans fin et d'une profondeur insondable. (Huainanzi, « Renjian »)
这次没通过考试也别太难过,塞翁失马,焉知非福。
Zhè cì méi tōngguò kǎoshì yě bié tài nánguò, sàiwēng-shīmǎ, yān zhī fēi fú.Ne sois pas trop triste d'avoir raté l'examen cette fois : à quelque chose malheur est bon.
愚公移山 : le vieux fou qui déplaça les montagnes
L'histoire. Face aux monts Taihang (太行) et Wangwu (王屋), qui couvraient sept cents li de côté, vivait un vieil homme de près de quatre-vingt-dix ans, Yugong (愚公), « le vieux fou ». Las de faire un détour chaque fois qu'il sortait, il réunit sa famille : « Et si nous aplanissions ces montagnes pour ouvrir une route vers le sud ? » Sa femme objecta : « Tu n'arriverais même pas à entamer une colline. Et où mettrais-tu la terre et les pierres ? » « Dans la mer de Bohai (渤海) », répondirent-ils. Avec ses fils et ses petits-fils, il se mit à casser la roche et à porter la terre dans des paniers jusqu'à la mer ; un seul aller-retour prenait des mois. Zhisou (智叟), « le vieux sage », se moqua de lui. Yugong répondit : « Quand je mourrai, il restera mes fils ; mes fils auront des petits-fils, et ainsi de suite, sans fin. La montagne, elle, ne grandit plus : pourquoi ne pourrait-on pas l'aplanir ? » Le dieu qui tient des serpents (操蛇之神) prit peur et prévint le Souverain céleste, qui, touché par la sincérité de Yugong, fit emporter les deux montagnes par les deux fils de Kua'e (夸蛾氏).
La source. « Tangwen » (汤问), le 5e livre du Liezi (列子), un texte taoïste attribué à Lie Yukou (列御寇), qui aurait vécu vers le Ve s. av. J.-C. Sa date est discutée : le livre est mentionné dès les Han, mais un certain nombre de chercheurs, en Chine comme en Occident, pensent que le texte actuel a été compilé vers le IVe s. apr. J.-C.
Le sens aujourd'hui. L'expression, au programme du HSK 7-9, désigne une persévérance à toute épreuve devant une tâche qui paraît impossible. En 1945, Mao Zedong (毛泽东) a repris l'histoire pour clore le VIIe congrès du Parti communiste chinois : les deux montagnes y devenaient l'impérialisme et le féodalisme.
愚公移山
Yúgōng-yíshānYugong déplace les montagnes : la persévérance vient à bout de tout
子子孙孙无穷匮也,而山不加增,何苦而不平?
Zǐzǐsūnsūn wú qióng kuì yě, ér shān bù jiā zēng, hé kǔ ér bù píng?Mes descendants se succéderont sans fin, et la montagne ne grandit plus : pourquoi ne pourrait-on pas l'aplanir ? (Liezi, « Tangwen »)
学汉语要有愚公移山的精神。
Xué Hànyǔ yào yǒu Yúgōng-yíshān de jīngshén.Pour apprendre le chinois, il faut la persévérance de Yugong.
Mots à retenir
成语chéngyǔ
chengyu, expression figée · HSK 5
故事gùshi
histoire, récit · HSK 2
寓言yùyán
fable · HSK 7-9
典故diǎngù
allusion littéraire
矛盾máodùn
contradiction · HSK 5
马mǎ
cheval · HSK 3
羊yáng
mouton, chèvre · HSK 3
虎hǔ
tigre · HSK 5
蛇shé
serpent · HSK 5
兔tù
lièvre, lapin · HSK 5
Sources
Les références à partir desquelles cette page a été écrite.
- Chengyu, Wikipedia (en)
- 成语, Wikipedia (zh)
- Ministry of Education (Taiwan), 成语典 (Dictionary of Chinese Idioms): 守株待兔, 2020
- Ministry of Education (Taiwan), 成语典 (Dictionary of Chinese Idioms): 画蛇添足, 2020
- 韩非子 · 五蠹 (Han Feizi, Wudu), Wikisource (zh)
- 韩非子 · 难一 (Han Feizi, Nanyi), Wikisource (zh)
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