Mythe · Shanhaijing (Royaumes combattants – Han) · 6 min de lecture
Kuafu et Jingwei, chasser le soleil et combler la mer
Kuafu (夸父) court après le soleil jusqu'à mourir de soif, Jingwei (精卫) veut combler la mer : deux mythes du Shanhaijing et les expressions qu'ils ont laissées.
Couleurs des tonsā ton 1á ton 2ǎ ton 3à ton 4a neutre
Le Shanhaijing, un livre étrange
Les deux mythes de cette page viennent du même livre, le Shanhaijing (山海经), le « Classique des monts et des mers ». Ce n'est pas un recueil de récits mais une géographie fabuleuse : montagne après montagne, contrée après contrée, il note les rivières, les plantes, les minéraux, les animaux étranges et les rites à rendre aux dieux. Les mythes y tiennent en quelques lignes, glissés entre deux descriptions.
Le livre s'est formé peu à peu, des Royaumes combattants aux Han, sans auteur unique ; ses premières versions remonteraient au IVe siècle av. J.-C. À la fin des Han occidentaux, Liu Xiang (刘向) et son fils Liu Xin (刘歆) l'ont édité en dix-huit sections, environ 31 000 caractères, et l'ont attribué à Yu le Grand (大禹) et à son assistant Boyi (伯益). Il était illustré, mais ces images sont perdues.
Sa nature a toujours divisé les lecteurs. Des Han aux Tang, on le tenait pour une géographie digne de foi ; le grand catalogue impérial des Qing y voit au contraire « le plus ancien des xiaoshuo » (小说), c'est-à-dire des récits de choses étranges. Au XXe siècle, l'écrivain Lu Xun (鲁迅) le définit comme « un ancien livre de chamanes », et le spécialiste des mythes Yuan Ke (袁珂) y voit la principale réserve des mythes chinois ; la plupart des chercheurs d'aujourd'hui le lisent d'abord comme un livre de géographie. L'historien Sima Qian (司马迁), dans ses Mémoires historiques (史记), n'osait déjà pas parler de ses monstres.
山海经
Shānhǎijīngle Classique des monts et des mers
至《禹本纪》、《山海经》所有怪物,余不敢言之也
zhì Yǔ Běnjì, Shānhǎijīng suǒ yǒu guàiwù, yú bù gǎn yán zhī yěQuant aux monstres du Yu benji et du Shanhaijing, je n'ose pas en parler (Sima Qian, Shiji, chapitre 123)
Kuafu poursuit le soleil (夸父逐日)
Le récit le plus connu tient en quelques phrases, au chapitre « Haiwai bei jing » (海外北经) : « Kuafu fit la course avec le soleil, jusqu'à entrer dans le soleil. Assoiffé, il voulut boire : il but au fleuve Jaune (河) et à la Wei (渭). Le fleuve Jaune et la Wei ne suffirent pas ; il alla vers le nord boire au Grand Marais (大泽). Avant d'y arriver, il mourut de soif en chemin. Il jeta son bâton, qui devint la forêt de Deng (邓林). »
Le texte ne dit ni qui est Kuafu (夸父), ni pourquoi il court. Le passage suivant du même chapitre décrit seulement le pays de Kuafu (夸父国), dont les habitants sont grands et tiennent un serpent dans chaque main, avec à l'est la forêt de Deng, qui ne compte, précise-t-il, que « deux arbres ».
Des récits plus tardifs font du bâton une forêt de pêchers. Ils situent cette forêt, ou la montagne de Kuafu, en plusieurs endroits, par exemple à Lingbao, dans le Henan, ou dans le Hunan ; Wikipédia en chinois tient les nombreux sites proposés pour la forêt pour des rapprochements tardifs.
夸父逐日
Kuāfù zhú rìKuafu poursuit le soleil
夸父与日逐走
Kuāfù yǔ rì zhú zǒuKuafu fit la course avec le soleil (Shanhaijing, « Haiwai bei jing »)
弃其杖,化为邓林
qì qí zhàng, huà wéi Dèng Línil jeta son bâton, qui devint la forêt de Deng
Un Kuafu qui « ne mesura pas ses forces »
Le même livre raconte l'histoire une seconde fois, au chapitre « Dahuang bei jing » (大荒北经), avec d'autres détails. Kuafu y a une généalogie : Houtu (后土) engendra Xin (信), et Xin engendra Kuafu. Il vit sur une montagne de la Grande Contrée sauvage, porte deux serpents jaunes aux oreilles et en tient deux dans les mains. Surtout, le texte le juge : « Kuafu ne mesura pas ses forces : il voulut poursuivre le soleil et le rattrapa à Yugu (禺谷). » Le fleuve ne lui suffit pas pour boire, et il meurt avant d'atteindre le Grand Marais.
Puis, quelques mots plus loin, le même chapitre lui donne une autre fin : le dragon ailé Yinglong (应龙), après avoir tué Chiyou (蚩尤), « tua aussi Kuafu », puis s'en alla vivre au sud, « c'est pourquoi il pleut beaucoup dans le Sud ». Un seul livre, deux morts : le Shanhaijing consigne les deux versions sans les fondre en un récit unique.
Les chercheurs modernes, dont Wikipédia en chinois résume les thèses, lisent Kuafu de plusieurs façons. Pour Wang Xiaolian (王孝廉), il appartient au monde des ténèbres, et sa course est un ancien mythe qui explique la succession du jour et de la nuit. D'autres rattachent le mythe à des peuples nomades du Nord.
夸父不量力
Kuāfù bú liàng lìKuafu ne mesura pas ses forces (Shanhaijing, « Dahuang bei jing »)
应龙
YìnglóngYinglong, le dragon ailé
Jingwei veut combler la mer
Le second mythe se trouve au chapitre « Bei shan jing » (北山经), au milieu d'une liste de montagnes. Sur le mont Fajiu (发鸠之山), couvert de mûriers, vit un oiseau « qui ressemble à un corbeau, avec une tête tachetée, un bec blanc et des pattes rouges ; il s'appelle Jingwei (精卫), et son cri dit son nom ». Le texte explique : « C'était la fille cadette de l'empereur Yan (炎帝), nommée Nüwa (女娃). Nüwa alla nager dans la mer de l'Est, s'y noya et ne revint pas ; c'est pourquoi elle devint Jingwei. Sans cesse elle porte dans son bec le bois et les pierres des montagnes de l'Ouest pour combler la mer de l'Est. » La notice se termine sur une rivière : la Zhang (漳水) naît sur ce mont et coule vers l'est jusqu'au fleuve Jaune.
Attention au nom : la jeune fille s'appelle 女娃, Nǚwá, avec le caractère 娃 de 娃娃 (wáwa, « bébé, poupée »). Elle n'a rien à voir avec la déesse 女娲, Nǚwā, qui répara le ciel : en pinyin, les deux noms ne diffèrent que par le ton.
Wikipédia en français signale un autre nom de l'oiseau, « l'oiseau du ressentiment » (冤禽). La légende est encore racontée aux écoliers, dans une version développée : la mer se moque de l'oiseau, qui ne la comblera pas en un million d'années ; Jingwei répond qu'il continuera jusqu'à la fin de l'univers. Ce dialogue ne figure pas dans le Shanhaijing.
精卫
JīngwèiJingwei, l'oiseau qui veut combler la mer
常衔西山之木石,以堙于东海
cháng xián xī shān zhī mù shí, yǐ yīn yú Dōng Hǎisans cesse elle porte dans son bec le bois et les pierres des montagnes de l'Ouest pour combler la mer de l'Est (Shanhaijing, « Bei shan jing »)
女娃
NǚwáNüwa, la fille de l'empereur Yan
炎帝
Yándìl'empereur Yan
Tao Yuanming lit le Shanhaijing
Le poète Tao Yuanming (陶渊明, vers 365–427) a consacré au livre un cycle de treize poèmes, « En lisant le Shanhaijing » (读山海经). Le premier le montre chez lui au début de l'été, une fois les champs labourés et semés, en train de lire ; il y « parcourt les images du Shanhaijing », preuve que le livre était encore illustré à son époque.
Le neuvième poème est pour Kuafu, et il en fait un héros : « Kuafu nourrissait une immense ambition : il fit la course avec le soleil. » Tous deux arrivent ensemble au gouffre Yuyuan (虞渊), « comme s'il n'y avait ni vainqueur ni vaincu ». Le poème se clôt sur la forêt de Deng : « ses traces demeurent dans la forêt de Deng ; son œuvre s'accomplit après sa mort ».
Le dixième poème associe Jingwei à Xingtian (刑天), une autre figure du Shanhaijing : « Jingwei porte dans son bec de menues brindilles pour combler la vaste mer ; Xingtian brandit bouclier et hache, sa farouche volonté demeure toujours. » La fin du poème est plus sombre : une fois transformés, ils n'ont plus rien à regretter, mais leur ancienne ardeur est vaine, et le beau jour qu'ils attendent ne viendra pas.
流观《山海》图
liú guān Shānhǎi túje parcours les images du Shanhaijing (« En lisant le Shanhaijing », I)
夸父诞宏志,乃与日竞走
Kuāfù dàn hóng zhì, nǎi yǔ rì jìng zǒuKuafu nourrissait une immense ambition : il fit la course avec le soleil (IX)
精卫衔微木,将以填沧海
Jīngwèi xián wēi mù, jiāng yǐ tián cānghǎiJingwei porte dans son bec de menues brindilles pour combler la vaste mer (X)
Deux expressions, deux héritages
Les deux mythes ont laissé des expressions de quatre caractères, mais on ne les juge pas de la même façon.
夸父逐日, qu'on écrit aussi 夸父追日, garde l'ambiguïté des textes anciens. Selon Wikipédia en anglais, on l'emploie pour quelqu'un de courageux, prêt à surmonter tous les obstacles pour atteindre son but, mais trop optimiste, qui surestime ses forces et échoue. Le Shanhaijing disait déjà qu'il « ne mesura pas ses forces », quand Tao Yuanming saluait son « immense ambition ».
精卫填海 est plus nettement un éloge : l'expression désigne une détermination obstinée face à une tâche qui paraît impossible, et la légende est racontée aux enfants pour encourager la persévérance.
Les deux figures vivent aussi hors des livres. L'observatoire solaire spatial chinois ASO-S, lancé le 9 octobre 2022, a reçu le surnom de Kuafu-1 (夸父一号) : un tiers des noms proposés par le public quand l'Académie des sciences a lancé l'appel étaient « Kuafu ». Et en 1988, une peinture de la légende de Jingwei a été dévoilée sur la coupole de la gare de Tianjin.
夸父追日
Kuāfù zhuī rìKuafu poursuit le soleil (autre graphie)
精卫填海
Jīngwèi tián hǎiJingwei comble la mer : une persévérance obstinée
夸父一号
Kuāfù YīhàoKuafu-1, l'observatoire solaire
Mots à retenir
神话shénhuà
mythe · HSK 4
太阳tàiyáng
soleil · HSK 2
追zhuī
poursuivre · HSK 3
渴kě
avoir soif · HSK 1
河hé
rivière, fleuve · HSK 2
树林shùlín
bois, forêt · HSK 4
鸟niǎo
oiseau · HSK 2
大海dàhǎi
la mer · HSK 2
填tián
remplir, combler · HSK 4
坚持jiānchí
persévérer · HSK 3
Sources
Les références à partir desquelles cette page a été écrite.
- 山海经 · 海外北经 (Shanhaijing, « Haiwai bei jing »), Wikisource
- 山海经 · 大荒北经 (Shanhaijing, « Dahuang bei jing »), Wikisource
- 山海经 · 北山经 (Shanhaijing, « Bei shan jing »), Wikisource
- Tao Yuanming 陶渊明, 读山海经 (En lisant le Shanhaijing), Wikisource
- Sima Qian 司马迁, 史记 · 大宛列传 (Shiji, chapitre 123), Wikisource
- Classic of Mountains and Seas, Wikipedia (English)
- 山海经, Wikipedia (中文)
- Shanhaijing, Wikipédia (français)
- 夸父, Wikipedia (中文)
- Kuafu, Wikipedia (English)
- 精卫, Wikipedia (中文)
- Jingwei, Wikipedia (English)
- Jingwei, Wikipédia (français)
- Tao Yuanming, Wikipedia (English)
- 陶渊明, Wikipedia (中文)
- 先进天基太阳天文台, Wikipedia (中文)
- Advanced Space-based Solar Observatory, Wikipedia (English)