Arts et pratiques · 7 min de lecture
Calligraphie chinoise : pinceau, écritures et maîtres
La calligraphie chinoise (书法) : les quatre trésors du lettré, les cinq écritures, Wang Xizhi, Yan Zhenqing, les huit traits de 永 et la pratique actuelle.
Couleurs des tonsā ton 1á ton 2ǎ ton 3à ton 4a neutre
Les quatre trésors du lettré
Le calligraphe travaille avec quatre outils que le chinois appelle les « quatre trésors du cabinet d'étude » (文房四宝) : le pinceau, l'encre, le papier et la pierre à encre. 文房 désigne le cabinet de travail du lettré. L'expression semble remonter à l'époque des dynasties du Sud et du Nord (420-589).
• Le pinceau : un manche le plus souvent en bambou (parfois en bois de santal, en jade ou en ivoire) et une tête en poils d'animaux, de lapin, de chèvre, de loup ou de belette par exemple. Selon le Metropolitan Museum, c'est sous les Han (汉朝) que le pinceau souple en poils entre dans l'usage courant ; sa pointe permet des effets, comme les longs traits obliques ondulants, impossibles à obtenir en gravant.
• L'encre : un bâton d'encre solide, frotté sur la pierre avec un peu d'eau, donne un liquide sombre.
• Le papier : sa vitesse d'absorption et sa texture comptent parmi les principaux facteurs du résultat.
• La pierre à encre : on y broie le bâton et l'encre s'accumule dans un creux. Sa fabrication atteint son sommet sous les Tang et les Song, quand certaines pierres deviennent de véritables œuvres d'art.
Chaque trésor a aussi ses produits réputés : le pinceau de Huzhou (湖笔), au Zhejiang, l'encre de Hui (徽墨), le papier Xuan (宣纸) et les pierres de Duan (端砚) ou de She (歙砚). La fabrication artisanale du papier Xuan, dans le district de Jing (Anhui), est inscrite depuis 2009 au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO : faite d'écorce d'arbre et de paille de riz, elle compte plus d'une centaine d'étapes et s'étale sur plus de deux ans.
文房四宝
wénfáng sìbǎoles quatre trésors du cabinet d'étude
毛笔
máobǐle pinceau
墨
mòl'encre (en bâton)
宣纸
xuānzhǐle papier Xuan
砚台
yàntáila pierre à encre
Cinq écritures, du sigillaire au cursif
Les calligraphes distinguent cinq grands types d'écriture : sigillaire, des scribes, cursive, courante et régulière. On les récite souvent dans l'ordre « sigillaire, des scribes, régulière, courante, cursive », mais ce n'est pas tout à fait l'ordre de leur apparition. D'après la Britannica et le Metropolitan Museum, la cursive naît dès les Han et la courante se développe à partir de l'écriture des scribes, en même temps que se forme l'écriture régulière.
• Sigillaire (篆书) : issue de l'écriture des bronzes sous les Zhou (周). Après l'unification de 221 av. J.-C., le chancelier Li Si (李斯) fait de la « petite sigillaire » des Qin (秦) l'écriture officielle de tout l'empire. Son nom français vient des sceaux, sur lesquels on a continué de l'employer.
• Des scribes (隶书) : une forme ancienne apparaît dans le royaume de Qin à la fin des Royaumes combattants (on en a des exemples du IIIe s. av. J.-C.) ; elle mûrit et domine sous les Han. La tradition l'attribuait à un fonctionnaire des Qin, Cheng Miao ; l'archéologie montre plutôt une évolution progressive.
• Cursive (草书) : née sous les Han, elle connaît son plus grand essor sous les Tang (唐朝).
• Courante (行书) : semi-cursive, elle se développe à partir de l'écriture des scribes entre le Ier et le IIIe siècle.
• Régulière (楷书) : elle se forme sous les Trois Royaumes et les Jin de l'Ouest (220-316), quand les traits de l'écriture des scribes prennent un peu de la souplesse de la cursive. Zhong You (钟繇, 151-230) en est vu comme le premier maître, et elle atteint sa maturité sous les Tang. C'est encore l'écriture standard aujourd'hui.
| Écriture | Chinois | Apparition (approx.) | Moment clé |
|---|---|---|---|
| Sigillaire | 篆书 zhuànshū | Zhou, à partir de l'écriture des bronzes | Petite sigillaire des Qin imposée après 221 av. J.-C. |
| Des scribes | 隶书 lìshū | Fin des Royaumes combattants | Mûrit et domine sous les Han |
| Cursive | 草书 cǎoshū | Han (206 av. J.-C. – 220 apr. J.-C.) | Plus grand essor sous les Tang |
| Courante | 行书 xíngshū | Ier–IIIe s. | Wang Xizhi en fixe le modèle (353) |
| Régulière | 楷书 kǎishū | Trois Royaumes et Jin de l'Ouest (220-316) | Maturité sous les Tang |
篆书
zhuànshūl'écriture sigillaire
隶书
lìshūl'écriture des scribes
楷书
kǎishūl'écriture régulière
行书
xíngshūl'écriture courante
草书
cǎoshūl'écriture cursive
Wang Xizhi et la préface du pavillon des Orchidées
Wang Xizhi (王羲之, vers 303 – vers 361), lettré des Jin de l'Est (东晋), est pour l'Encyclopaedia Britannica le plus célèbre des calligraphes chinois ; on l'appelle le « saint de la calligraphie » (书圣). De son vivant déjà, dit-on, quelques caractères de sa main n'avaient pas de prix.
Son œuvre la plus célèbre est la Préface au recueil du pavillon des Orchidées (兰亭集序). En 353 apr. J.-C., le 3e jour du 3e mois, des lettrés se réunissent au pavillon des Orchidées, près de l'actuelle Shaoxing (Zhejiang), où Wang Xizhi est alors gouverneur, pour la fête de purification du printemps (修禊) : on boit du vin, on compose des poèmes, et Wang écrit sur-le-champ la préface du recueil. Wang Xizhi y reçoit quarante et un invités, soit quarante-deux personnes en tout, et vingt-six d'entre elles composent des poèmes.
Le texte compte 324 caractères en 28 colonnes, en écriture courante (行书), et il est devenu le modèle de ce style ; on le surnomme « la première écriture courante sous le Ciel » (天下第一行书).
L'original est perdu. L'empereur Taizong des Tang (唐太宗, r. 626-649) fait de son style la norme, fait rechercher ses écrits et en commande des copies ; selon la tradition, l'original aurait été enterré avec lui dans son mausolée, le Zhaoling (昭陵). La copie la plus estimée, attribuée à Feng Chengsu (冯承素) et dite « version Shenlong » d'après un petit sceau de l'ère Shenlong, est conservée au musée du Palais de Pékin.
王羲之
Wáng XīzhīWang Xizhi
书圣
shūshèngle saint de la calligraphie
兰亭集序
Lántíng Jí XùPréface au recueil du pavillon des Orchidées
天下第一行书
tiānxià dìyī xíngshūla première écriture courante sous le Ciel
Yan Zhenqing, la force des Tang
Sous les Tang (唐朝, 618-907), l'écriture régulière atteint sa maturité. L'un de ses grands maîtres est Yan Zhenqing (颜真卿, 709-784), à la fois calligraphe, général et gouverneur resté fidèle à la dynastie. Il donne son nom à un style d'écriture régulière, le « style Yan » (颜体), fait de force, d'audace et d'ampleur, qui a été très souvent imité. Avec Liu Gongquan (柳公权), il est l'auteur de la plupart des grandes œuvres en écriture régulière de l'époque, et presque tous les calligraphes venus après lui ont subi son influence.
Son œuvre la plus bouleversante est pourtant un brouillon. Pendant la révolte d'An Lushan (安史之乱), déclenchée en 755, son cousin Yan Gaoqing (颜杲卿) et le fils de celui-ci, Yan Jiming (颜季明), sont tués. En 758, quand on retrouve la tête de Jiming, Yan Zhenqing écrit l'Ébauche d'un éloge funèbre pour mon neveu (祭侄文稿), en écriture courante, sous le coup de l'émotion : le texte est plein de ratures et de corrections.
On la surnomme souvent la « deuxième écriture courante sous le Ciel », après la préface de Wang Xizhi. L'original est conservé au musée national du Palais, à Taipei.
颜真卿
Yán ZhēnqīngYan Zhenqing
颜体
Yántǐle style Yan
祭侄文稿
Jì Zhí WéngǎoÉbauche d'un éloge funèbre pour mon neveu
Les huit principes du caractère 永
Pour travailler les traits de base de l'écriture régulière, les calligraphes s'exercent sur un seul caractère : 永 (yǒng, « toujours, éternel », celui de 永远). Il contient en effet les huit traits les plus courants de l'écriture régulière. On croyait qu'en pratiquant souvent ces « huit principes du caractère 永 » (永字八法) dès le début de l'apprentissage, on s'assurait une belle écriture.
Chaque trait y porte un nom imagé qui dit comment le tracer : le point s'appelle 侧, « le côté » ; le trait horizontal 勒, « la bride » ; le trait montant 策, « la cravache ». Ces noms anciens se superposent aux noms modernes des traits (笔画) : 点, 横, 竖, 钩, 提, 弯, 撇, 捺.
L'origine de la méthode est incertaine. Selon une tradition, Wang Xizhi aurait passé des années à écrire ce seul caractère, convaincu qu'il réunissait les huit règles de l'écriture régulière. D'autres récits l'attribuent à Cui Ziyu (崔子玉), à Zhong You (钟繇), au moine Zhiyong (智永) sous les Sui, qui l'aurait transmise et fait connaître, ou à Zhang Xu (张旭) sous les Tang.
| Trait (nom moderne) | Nom dans les huit principes | Image |
|---|---|---|
| 点 diǎn, le point | 侧 cè | le côté |
| 横 héng, l'horizontale | 勒 lè | la bride |
| 竖 shù, la verticale | 努 nǔ | l'effort |
| 钩 gōu, le crochet | 趯 tì | le saut |
| 提 tí, le trait montant | 策 cè | la cravache |
| 弯 wān, la courbe | 掠 lüè | effleurer |
| 撇 piě, le jeté à gauche | 啄 zhuó | le coup de bec |
| 捺 nà, l'appuyé à droite | 磔 zhé | écarteler |
永
yǒngtoujours, éternel
永字八法
yǒng zì bā fǎles huit principes du caractère 永
点、横、竖、撇、捺
diǎn, héng, shù, piě, nàpoint, horizontale, verticale, jeté, appuyé
Aujourd'hui : UNESCO, école et eau sur les dalles
En 2009, la calligraphie chinoise a été inscrite sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO. La description de l'UNESCO souligne qu'elle a toujours été plus qu'un outil de communication : on continue de l'apprécier comme un art, même « à l'âge du stylo à bille et de l'ordinateur ». Elle est pratiquée par des professionnels comme par des amateurs passionnés ; en plus de la transmission traditionnelle de maître à disciple, elle est enseignée à l'école. Elle a sa place dans de nombreuses cérémonies qui marquent les fêtes nationales et les rites religieux, et elle a influencé l'art, l'architecture et le design modernes.
Dans les parcs, une autre pratique se voit chaque matin : la calligraphie à l'eau, ou « écriture sur le sol » (地书). Des retraités surtout tracent des caractères sur les dalles avec un long pinceau, souvent fabriqué maison avec une tête en mousse et un vieux manche, trempé dans l'eau au lieu de l'encre. L'eau s'évapore vite et le texte disparaît. Selon une étude parue dans la revue Cultural Studies, cette calligraphie publique est apparue à Pékin au début des années 1980, après le lancement de la politique de réforme et d'ouverture, avant de gagner les parcs de toute la Chine. Dans les grands parcs de Pékin, les calligraphes côtoient chaque matin les groupes de tai-chi, de danse et de chant, et les joueurs d'échecs.
书法
shūfǎla calligraphie
地书
dìshūla calligraphie à l'eau sur le sol
写汉字
xiě Hànzìécrire des caractères chinois
Mots à retenir
书法shūfǎ
calligraphie · HSK 5
毛笔máobǐ
pinceau (d'écriture) · HSK 5
墨mò
encre de Chine, bâton d'encre · HSK 7-9
纸zhǐ
papier · HSK 2
汉字Hànzì
caractère chinois · HSK 1
笔画bǐhuà
trait (d'un caractère)
永远yǒngyuǎn
pour toujours · HSK 2
艺术yìshù
art · HSK 3
公园gōngyuán
parc · HSK 2
Sources
Les références à partir desquelles cette page a été écrite.
- UNESCO, Chinese calligraphy (Representative List of the Intangible Cultural Heritage of Humanity), UNESCO Intangible Cultural Heritage, 2009
- Chinese Calligraphy, The Metropolitan Museum of Art, Heilbrunn Timeline of Art History
- Encyclopaedia Britannica, Wang Xizhi, Britannica
- Encyclopaedia Britannica, Kaishu, Britannica
- 冯承素行书摹兰亭序卷, 故宫博物院 (Palace Museum)
- Yan Zhenqing, Wikipedia
- 永字八法, 维基百科 (Wikipedia)
- Eight Principles of Yong, Wikipedia
- UNESCO, Traditional handicrafts of making Xuan paper, UNESCO Intangible Cultural Heritage, 2009
- Four Treasures of the Study, Wikipedia
- Clerical script, Wikipedia
- Lantingji Xu, Wikipedia
- 祭侄文稿, 维基百科 (Wikipedia)
- 地书, 维基百科 (Wikipedia)
- Locating vernacular creativity outside the 'urban cool' in Beijing: ephemeral water calligraphy, Cultural Studies (Taylor & Francis), via PubMed Central