15e jour du 1er mois lunaire (févr.–début mars) · 8 min de lecture
Fête des Lanternes : lanternes, devinettes et tangyuan
Fête des Lanternes (元宵节) : la 1re pleine lune de l'an, les devinettes, tangyuan ou yuanxiao, les danses et deux poèmes du 元夕, avec audio.
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Le 15 du premier mois : la première pleine lune
La fête des Lanternes, 元宵节 (Yuánxiāo Jié), tombe le 15e jour du premier mois du calendrier chinois, le soir de la première pleine lune de l'année lunaire. Dans le calendrier grégorien, elle se situe le plus souvent en février ou au début de mars. Elle referme le cycle du Nouvel An : c'est le dernier jour des festivités du 春节.
Son nom se lit simplement : 元 (yuán) veut dire « premier » et 宵 (xiāo) « nuit ». On l'appelle aussi 上元节 (Shàngyuán Jié), 元夕 (yuánxī) ou 灯节 (dēngjié), la « fête des lanternes ».
Le nom 上元, « premier yuan », vient d'un découpage taoïste de l'année en trois temps : le 15 du premier mois (上元) est l'anniversaire de l'Officier du Ciel (天官), tandis que le 15 du septième mois (中元) et le 15 du dixième mois (下元) reviennent aux Officiers de la Terre et des Eaux.
Dans de nombreuses régions, trois gestes reviennent : manger des boulettes de riz gluant, admirer les lanternes et résoudre les devinettes qu'on y accroche.
元宵节
Yuánxiāo Jiéla fête des Lanternes
正月十五
zhēngyuè shíwǔle 15 du premier mois lunaire
上元节
Shàngyuán Jiéla fête du Premier Yuan (autre nom de la fête)
元宵节快乐
Yuánxiāo Jié kuàilèBonne fête des Lanternes !
D'où vient la fête ? Trois récits et un doute ancien
Les explications traditionnelles sont nombreuses et ne s'accordent pas. Trois récits reviennent le plus souvent :
• le culte de Taiyi (太一), dieu céleste que l'empereur Wu des Han (汉武帝) faisait honorer à Ganquan (甘泉) toute la nuit, à la lumière des feux. Le Shiji (史记), au chapitre de la musique, décrit bien un rite nocturne qui durait « du crépuscule jusqu'à l'aube », mais le place au premier jour xin (上辛) du premier mois, et non le 15 ;
• les lampes bouddhiques : l'empereur Ming des Han (汉明帝), favorable au bouddhisme, aurait fait allumer des lampes le soir du 15 du premier mois pour honorer le Bouddha ;
• la fête taoïste de Shangyuan, anniversaire de l'Officier du Ciel, que l'on célébrait en allumant des lampes.
Le doute ne date pas d'hier. En 1635, le Dijing jingwu lüe (帝京景物略), une description de Pékin sous les Ming, passait déjà ces récits en revue : il rappelait le culte de Taiyi « du crépuscule à l'aube », notait que la fête bouddhique invoquée, celle du « Grand Miracle » (大神变) des Régions de l'Ouest, tombait au douzième mois, et faisait commencer les lanternes du 15 du premier mois au début des Tang : sous l'empereur Ruizong (睿宗), un étranger demanda à allumer mille lampes, et l'empereur vint les admirer depuis la porte Anfu (安福门).
汉武帝
Hàn Wǔdìl'empereur Wu des Han
汉明帝
Hàn Míngdìl'empereur Ming des Han
天官
Tiānguānl'Officier du Ciel (divinité taoïste)
Des nuits sans couvre-feu : des Tang aux Ming
Sous les Tang, la fête prend de l'ampleur. D'habitude, un couvre-feu interdisait de circuler la nuit ; mais pour la pleine lune du premier mois, la garde impériale (金吾) levait le couvre-feu. Le poète Su Weidao (苏味道) chante ainsi une nuit du 15 où « arbres de feu et fleurs d'argent se rejoignent » et où « la garde n'interdit pas la nuit ». Sous l'empereur Xuanzong (玄宗), l'usage devient une règle : trois nuits, du 14 au 16, sans couvre-feu, avec des marchés ouverts à la lumière des lampes.
Chaque dynastie allonge ensuite la fête. D'après le Dijing jingwu lüe, les Song du Nord passent à cinq nuits en ajoutant le 17 et le 18, les Song du Sud à six, et le fondateur des Ming (太祖) fait illuminer sa première capitale, dans le Sud, pendant dix jours. Sous l'ère Yongle (永乐), les fonctionnaires reçoivent dix jours de congé pour la fête ; ils n'en ont plus que cinq quand le livre paraît.
À Pékin, le marché aux lanternes se tient alors du 8 au 17 du premier mois et s'étire sur deux li à l'est de la porte Donghua (东华门). On y voit des lanternes de gaze de cinq couleurs, de corne, de papier ou de paille de blé, en forme de fleurs, d'oiseaux, de bêtes, d'insectes ou de poissons ; on y joue de la musique, des acrobates s'y produisent, on y tire des feux d'artifice. Le jour, on y fait son marché ; la nuit, jusqu'au matin, on y admire les lanternes.
火树银花合
huǒshù yínhuā hé« arbres de feu et fleurs d'argent se rejoignent » (Su Weidao, « Nuit du quinze du premier mois »)
金吾不禁夜
jīnwú bú jìn yè« la garde impériale n'interdit pas la nuit » (même poème)
灯市
dēngshìle marché aux lanternes
Lanternes et devinettes (猜灯谜)
Le soir de la fête, les maisons suspendent des lanternes et les enfants sortent avec des lanternes de papier. Jadis assez simples, sauf chez l'empereur et les nobles, elles prennent aujourd'hui toutes les formes, animaux compris.
Accrocher des devinettes aux lanternes est une tradition qui remonte aux Song. Le principe n'a guère changé : l'énigme est écrite sur un papier collé à la lanterne ; celui qui pense avoir trouvé la réponse détache le papier et va la faire vérifier auprès de l'organisateur. La bonne réponse rapporte un petit prix, autrefois de l'encre, du papier, un pinceau, une pierre à encre, un éventail, un sachet parfumé ou des fruits. Les énigmes puisent dans les classiques, la poésie, les proverbes, ou encore les noms d'animaux et de plantes. Ce jeu, à la fois divertissement et exercice de l'esprit, est resté très populaire.
Le mot lui-même se décompose facilement : 猜 (cāi) « deviner », 灯 (dēng) « lanterne », 谜 (mí) « énigme ».
Dans plusieurs langues du Sud (min, hakka, cantonais), 灯 « lanterne » se prononce comme 丁, le « fils » de l'expression 添丁 « avoir un garçon » : allumer une lanterne ce soir-là revient à souhaiter une naissance dans la famille.
猜灯谜
cāi dēngmídeviner les énigmes des lanternes
赏花灯
shǎng huādēngadmirer les lanternes décorées
灯笼
dēnglonglanterne
Tangyuan ou yuanxiao : une boulette, deux noms
Le plat de la fête est une boulette ronde de farine de riz gluant, fourrée le plus souvent de pâte de haricots rouges, de sésame ou de cacahuètes, et servie dans un bouillon ou un sirop chaud. Sa forme ronde évoque la famille réunie (团圆, tuányuán).
Dans le Nord, on l'appelle 元宵 (yuánxiāo), comme la fête ; dans le Sud, à Taïwan et en Asie du Sud-Est, 汤圆 (tāngyuán), littéralement « ronds dans la soupe ». Beaucoup de gens ne font pas la différence, mais à Pékin, par exemple, on distingue deux préparations :
• le yuanxiao se roule : on coupe une farce sucrée et ferme en petits morceaux, qu'on trempe dans l'eau puis qu'on secoue dans de la farine sèche, couche après couche (摇元宵, « secouer les yuanxiao ») ; des machines s'en chargent souvent aujourd'hui ;
• le tangyuan se façonne à la main : la farce est enveloppée dans une pâte de riz gluant. Elle peut être sucrée ou salée, et dans le Sud on en mange aussi au solstice d'hiver.
Les deux noms sont anciens. Sous les Ming, Liu Ruoyu (刘若愚) décrit dans son Zhuozhong zhi (酌中志) le yuanxiao de Pékin : farine fine de riz gluant, farce de noix et de sucre blanc, boulette « roulée en l'aspergeant d'eau, grosse comme une noix », et il précise : c'est « ce que le Jiangnan (江南) appelle tangyuan ».
元宵
yuánxiāoboulette de riz gluant (nom du Nord) ; la fête des Lanternes
汤圆
tāngyuánboulette de riz gluant (nom du Sud)
吃汤圆
chī tāngyuánmanger des tangyuan
团团圆圆
tuántuán yuányuántoute la famille réunie
Danses, promenades et amoureux : la fête aujourd'hui
Les lanternes restent le cœur de la fête. Beaucoup de villes organisent de grandes expositions de lanternes : celle du parc de la Culture à Chengdu, le salon des lanternes de la Qinhuai (秦淮灯会) à Nankin, les soirées de lanternes dans les parcs de Hong Kong. À Taïwan, la fête s'accompagne du grand Festival des lanternes de Taïwan et, à Pingxi (平溪), de lanternes célestes.
Les défilés traditionnels, déjà décrits sous les Ming et les Qing, mêlent danses du lion (舞狮) et du dragon (舞龙), échassiers (踩高跷), danses du « bateau de terre » (旱船) et danses yangge (秧歌) ; lion, dragon et échasses restent aujourd'hui très populaires, et le soir on tire des feux d'artifice. Une vieille coutume consiste à marcher et à traverser des ponts pour « chasser les cent maladies » (走百病) : le Dijing jingwu lüe montre déjà, à Pékin, les femmes sortant ensemble la nuit « pour dissiper les maladies ».
La fête a aussi longtemps été celle des amoureux. C'était l'un des rares soirs où les jeunes filles pouvaient sortir admirer les lanternes, et donc croiser des jeunes gens : on l'a surnommée la « Saint-Valentin chinoise ». Ce n'est plus guère le cas en Chine continentale ni à Taïwan, où le Qixi (七夕) tient ce rôle. En Malaisie et à Singapour, des célibataires écrivent leur nom et leurs coordonnées sur des mandarines qu'ils jettent dans une rivière ou un lac, en espérant qu'un prétendant les repêche.
舞狮
wǔshīla danse du lion
舞龙
wǔlóngla danse du dragon
放烟花
fàng yānhuātirer des feux d'artifice
走百病
zǒu bǎibìng« marcher pour chasser les cent maladies »
Deux poèmes pour la nuit du 元夕
Parmi les poèmes célèbres de la fête, deux ci (词) des Song portent le même titre, « 元夕 ».
Le premier, sur l'air 生查子, tient en huit vers. L'an dernier, la nuit de la fête, les lanternes du marché aux fleurs brillaient comme en plein jour, et deux amoureux s'étaient donné rendez-vous « après le crépuscule, quand la lune monte à la cime des saules ». Cette année, la lune et les lanternes n'ont pas changé, mais l'être aimé n'est plus là, et les larmes mouillent les manches de la robe de printemps.
Son auteur est discuté. Le poème figure dans les œuvres complètes d'Ouyang Xiu (欧阳修), lettré des Song du Nord, à qui on l'a longtemps attribué. Plus tard, Yang Shen (杨慎) le donna à la poétesse Zhu Shuzhen (朱淑真), des Song du Sud, dont la vie reste mal connue ; sous les Qing, Wang Shizhen (王士禛) répliqua qu'il se trouvait déjà dans le recueil d'Ouyang Xiu, et la presse chinoise en débattait encore dans les années 1940.
Le second est de Xin Qiji (辛弃疾), poète des Song du Sud, sur l'air 青玉案. Il peint une nuit où « le vent d'est fait fleurir mille arbres », tant les lanternes et les feux d'artifice sont nombreux, puis s'achève sur une rencontre : la personne cherchée « cent et mille fois dans la foule » se tenait là où les lumières s'éteignent.
去年元夜时,花市灯如昼
qùnián yuányè shí, huāshì dēng rú zhòu« L'an dernier, la nuit de la fête, au marché aux fleurs les lanternes brillaient comme le jour » (生查子·元夕)
月上柳梢头,人约黄昏后
yuè shàng liǔshāo tóu, rén yuē huánghūn hòu« La lune monte à la cime des saules ; rendez-vous après le crépuscule »
东风夜放花千树
dōngfēng yè fàng huā qiān shù« Cette nuit, le vent d'est fait fleurir mille arbres » (Xin Qiji, 青玉案·元夕)
众里寻他千百度,蓦然回首,那人却在,灯火阑珊处
zhòng lǐ xún tā qiān bǎi dù, mòrán huíshǒu, nà rén què zài, dēnghuǒ lánshān chù« Dans la foule, je l'ai cherchée cent et mille fois ; je me retourne soudain : elle est là, où les lumières s'éteignent »
Le moteur de recherche chinois Baidu (百度) doit son nom à ce dernier vers : 百度, « cent fois », vient de « 众里寻他千百度 ».
Mots à retenir
元宵节Yuánxiāo Jié
la fête des Lanternes · HSK 7-9
正月zhēngyuè
le premier mois lunaire
元宵yuánxiāo
boulette de riz gluant (Nord) ; la fête des Lanternes
汤圆tāngyuán
boulette de riz gluant (Sud) · HSK 7-9
灯笼dēnglong
lanterne · HSK 7-9
花灯huādēng
lanterne décorée
猜cāi
deviner · HSK 5
谜语míyǔ
devinette, énigme · HSK 7-9
团圆tuányuán
se retrouver en famille · HSK 7-9
舞狮wǔshī
la danse du lion
Sources
Les références à partir desquelles cette page a été écrite.
- Lantern Festival, Wikipedia (English)
- 元宵节, Wikipedia (中文)
- Tangyuan, Wikipedia (English)
- 元宵 (食品), Wikipedia (中文)
- 司马迁 (Sima Qian), 史记 · 卷二十四 乐书, Wikisource
- 刘侗, 于奕正 (Liu Tong, Yu Yizheng), 帝京景物略 · 卷二, Wikisource, 1635
- 苏味道 (Su Weidao), 正月十五夜 (全唐诗 · 卷65), Wikisource
- 刘若愚 (Liu Ruoyu), 酌中志, Wikisource
- 欧阳修 / 朱淑真, 生查子 · 元夕, Wikisource
- 朱淑真, Wikipedia (中文)
- 辛弃疾 (Xin Qiji), 青玉案 · 元夕, Wikisource
- Baidu, Wikipedia (English)