Mythe · Guicang (fragments) ; Huainanzi (139 av. J.-C.) · 8 min de lecture
Chang'e et Hou Yi, la déesse de la Lune et l'archer
Chang'e (嫦娥) vole l'élixir d'immortalité et s'enfuit sur la Lune, Hou Yi abat les soleils : les textes anciens, leurs versions et leur postérité.
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Chang'e et Yi : qui sont-ils ?
Chang'e (嫦娥) est la déesse qui vit sur la Lune. Son époux est Yi (羿), l'archer qui abattit les soleils, que l'on appelle aujourd'hui le plus souvent Hou Yi (后羿). Deux récits sont attachés au couple : Yi abat les soleils, et Chang'e s'envole vers la Lune avec un élixir d'immortalité volé. Ils sont racontés dans des textes brefs, d'époques différentes, qui ne les relient pas toujours ; cette page les suit texte par texte, en disant chaque fois d'où vient la version racontée.
Son nom ancien n'est pas Chang'e. Les textes des Han écrivent Heng'e (姮娥), et des lattes de bambou trouvées dans une tombe des Qin écrivent 恒我, une autre graphie du même nom. On explique le changement par un tabou : 姮 se prononçait comme 恒 (héng), le nom personnel de l'empereur Wen des Han, Liu Heng (刘恒), et fut donc remplacé par 嫦 (cháng). Les textes des Han qui nous sont parvenus, comme le Huainanzi, écrivent pourtant encore 姮娥.
Il y a aussi deux Yi. L'un vit sous le souverain mythique Yao (尧) et abat les soleils. L'autre, Yi de Youqiong (有穷), s'empare du pouvoir des Xia avant d'être tué par son protégé Han Zhuo (寒浞). Les textes d'avant les Qin les distinguent rarement ; des lettrés plus tardifs les ont séparés, mais la tradition populaire les confond, et l'exploit des soleils est connu sous le nom de 后羿射日, « Hou Yi abat les soleils ».
嫦娥
ChángéChang'e, la déesse de la Lune
后羿
Hòu YìHou Yi, l'archer
姮娥
HéngéHeng'e, son nom ancien
后羿射日
Hòu Yì shè rìHou Yi abat les soleils
Dix soleils dans le ciel
D'où viennent les soleils ? Le Shanhaijing (山海经, le « Classique des monts et des mers ») répond en quelques lignes. Xihe (羲和), épouse de Di Jun (帝俊), « mit au monde dix soleils » (chapitre « Dahuang nan jing », 大荒南经). Ils se baignent dans la vallée de Tang (汤谷), où pousse un arbre immense, le Fusang (扶桑) : « neuf soleils se tiennent sur les branches basses, un soleil sur la branche haute » (« Haiwai dong jing », 海外东经). Le même livre dit que Di Jun donna à Yi un arc rouge et des flèches blanches « pour secourir le monde d'en bas » (« Hainei jing », 海内经).
La catastrophe elle-même est racontée dans le Huainanzi (淮南子), un recueil présenté à l'empereur Wu des Han en 139 av. J.-C., au chapitre « Benjing » (本经训). Au temps de Yao, « dix soleils parurent ensemble » : ils brûlèrent les moissons et firent mourir les plantes, le peuple n'avait plus rien à manger, et des monstres s'en prenaient à lui. Yao envoya Yi, qui tua ou captura les monstres et, « en haut, tira sur les dix soleils ». Le peuple, en liesse, fit de Yao le Fils du Ciel.
Le texte du Huainanzi tel qu'il nous est parvenu ne dit pas qu'un soleil fut épargné. Le chiffre neuf apparaît dans le commentaire que Wang Yi (王逸) écrivit au IIe siècle sur les « Questions au Ciel » (天问) du Chuci : citant le Huainanzi, il dit que Yi atteignit neuf soleils, que les neuf corbeaux qui vivaient en eux moururent et perdirent leurs plumes, « et c'est pourquoi il resta un soleil ». Le corbeau solaire se retrouve chez l'astronome Zhang Heng (张衡, 78–139 apr. J.-C.) : pour lui, le soleil prend la forme d'un corbeau « à trois pieds ».
十日并出
shí rì bìng chūdix soleils parurent ensemble (Huainanzi, « Benjing »)
九日居下枝,一日居上枝
jiǔ rì jū xià zhī, yí rì jū shàng zhīneuf soleils se tiennent sur les branches basses, un soleil sur la branche haute (Shanhaijing, « Haiwai dong jing »)
扶桑
Fúsāngle Fusang, l'arbre des soleils
L'élixir volé : les plus anciens textes
Dans les textes anciens, la fuite vers la Lune tient en quelques lignes. Voici les principaux témoins.
• Le Guicang (归藏), un livre de divination perdu depuis longtemps et dont l'âge est discuté. Vers 500 apr. J.-C., le critique Liu Xie (刘勰) lui reproche ses bizarreries : il raconte, dit-il, que « Yi abattit dix soleils et que Heng'e s'enfuit vers la Lune ». En 1993, une tombe des Qin fouillée à Wangjiatai (王家台), à Jiangling (Hubei), a livré des lattes de bambou que leurs éditeurs ont identifiées au Guicang. Un fragment, lacunaire, porte : « Autrefois, Heng'e (恒我) vola le [remède] de non-mort… s'enfuit vers la Lune ». Des citations plus tardives du même livre précisent qu'elle prit le remède de non-mort de la Reine Mère de l'Occident (西王母) et devint l'esprit de la Lune.
• Le Huainanzi, au chapitre « Lanming » (览冥训), ne raconte pas l'histoire : il s'en sert comme d'une comparaison. « Yi demanda le remède de non-mort à la Reine Mère de l'Occident ; Heng'e le vola et s'enfuit vers la Lune. » Yi reste désemparé, sans moyen de le remplacer, parce qu'il ne savait pas d'où venait ce remède. La leçon qu'en tire le texte : mieux vaut avoir de quoi faire son propre feu que mendier du feu. Le commentateur Gao You (高诱), sous les Han orientaux, précise que Yi ne l'avait pas encore pris.
• Zhang Heng en dit davantage dans son traité d'astronomie, le Lingxian (灵宪, vers 120 apr. J.-C.) : avant de partir, Heng'e fait tirer son sort par un devin, Youhuang (有黄), qui répond « faste » ; elle « confie son corps à la Lune » et devient un crapaud (蟾蜍). Sous les Qing, le lettré Yan Kejun (严可均) pensait que ce passage venait du Guicang.
羿请不死之药于西王母,姮娥窃以奔月
Yì qǐng bù sǐ zhī yào yú Xīwángmǔ, Héngé qiè yǐ bēn yuèYi demanda le remède de non-mort à la Reine Mère de l'Occident ; Heng'e le vola et s'enfuit vers la Lune (Huainanzi, « Lanming »)
西王母
Xīwángmǔla Reine Mère de l'Occident
嫦娥奔月
Chángé bēn yuèChang'e s'envole vers la Lune, titre du récit
Les versions d'aujourd'hui
Les récits modernes réunissent les deux histoires et comblent les vides, en plusieurs versions qui ne s'accordent pas.
• Une version très connue est résumée dans le Handbook of Chinese Mythology de Lihui Yang, cité par Wikipédia en anglais. Après avoir abattu neuf soleils, Yi reçoit l'élixir d'un immortel. Ne voulant pas vivre éternellement sans Chang'e, il le lui confie. Le 15 du huitième mois, pendant que Yi chasse, son disciple Feng Meng (逢蒙) force la porte pour s'en emparer ; plutôt que de le lui céder, Chang'e l'avale et s'élève dans le ciel. Elle choisit la Lune pour rester près de son mari. Yi dépose en offrande les fruits et les gâteaux qu'elle aimait, et le peuple l'imite : le récit explique ainsi les offrandes à la Lune de la fête de la mi-automne.
• Dans une autre version, Yi devient un tyran après sa victoire sur les soleils, et Chang'e boit l'élixir pour l'empêcher de régner éternellement.
• D'autres encore s'appuient sur les « Questions au Ciel », attribuées à Qu Yuan (屈原), qui reprochent à Yi d'avoir tiré sur le dieu du fleuve, Hebo (河伯), et pris sa femme : Yi devient alors un mari infidèle.
Feng Meng vient lui-même d'un texte bien plus ancien. Dans le Mencius (孟子), il « apprit le tir à l'arc auprès de Yi et épuisa tout son art », puis, pensant que seul Yi le surpassait encore, il tua son maître. Mencius commente : « Yi, lui aussi, était coupable. »
不死药
bù sǐ yàol'élixir d'immortalité (litt. « remède de non-mort »)
河伯
HébóHebo, le dieu du fleuve
Sur la Lune : crapaud, lapin de jade et Wu Gang
Chang'e n'est pas seule sur la Lune. Ses compagnons apparaissent dans des textes d'époques différentes.
• Le crapaud et le lièvre. Les « Questions au Ciel » demandent déjà pourquoi un 顾菟, mot compris comme « lièvre », se trouve dans le ventre de la Lune. Sur la bannière de soie de la tombe n° 1 de Mawangdui (马王堆), peinte au IIe siècle av. J.-C., la Lune porte un crapaud et un lièvre, et une femme figurée près d'eux pourrait être Chang'e. Chez Zhang Heng, l'essence de la Lune « prend la forme d'un animal, semblable à un lièvre », quelques lignes avant que Heng'e ne devienne crapaud. Les poètes des Han parlent du lapin de jade (玉兔) ; plus tard, on lui confie la tâche de piler l'élixir d'immortalité dans un mortier, et il devient le compagnon de Chang'e.
• Wu Gang (吴刚). Il apparaît sous les Tang, au IXe siècle, dans le Youyang zazu (酉阳杂俎) de Duan Chengshi (段成式) : « On disait autrefois qu'il y a dans la Lune un arbre gui (桂) et un crapaud. » L'arbre, haut de cinq cents zhang, est sans cesse entaillé par un homme, « et les entailles se referment aussitôt. Cet homme s'appelle Wu Gang, il est de Xihe ; il commit une faute en étudiant pour devenir immortel, et fut condamné à abattre l'arbre. » Le gui est traduit tantôt par osmanthe, tantôt par cannelier. L'expression 吴刚伐桂, « Wu Gang abat l'arbre gui », désigne aujourd'hui un labeur sans fin.
Chang'e habite enfin un palais, le Guanghan gong (广寒宫, « palais du Vaste Froid »). Dans le roman La Pérégrination vers l'Ouest (西游记), le futur Zhu Bajie (猪八戒) est chassé du ciel pour l'avoir importunée.
玉兔
yùtùle lapin de jade
吴刚伐桂
Wú Gāng fá guìWu Gang abat l'arbre gui : un labeur sans fin
广寒宫
Guǎnghán Gōngle palais du Vaste Froid, sur la Lune
De la mi-automne aux sondes Chang'e
Chang'e est la figure de la fête de la mi-automne (中秋节), le 15 du huitième mois lunaire, une nuit de pleine lune. Son histoire est racontée comme l'origine des offrandes à la Lune, même si la fête elle-même ne devient populaire que sous les Tang (voir la page consacrée à la fête). Dans la poésie des Tang, elle incarne aussi la solitude : le poète Li Shangyin (李商隐) écrit que « Chang'e doit regretter d'avoir volé l'élixir : mer d'émeraude, ciel bleu, son cœur nuit après nuit ».
Son nom est aussi parti vers la Lune. En 1969, juste avant l'alunissage d'Apollo 11, le centre de contrôle invite l'équipage à guetter « une jolie fille avec un gros lapin », Chang-o, exilée sur la Lune pour avoir volé la pilule d'immortalité. Le programme lunaire chinois porte son nom, projet Chang'e (嫦娥工程), tout comme ses sondes :
• Chang'e 1, lancée le 24 octobre 2007, se place en orbite autour de la Lune ;
• Chang'e 3 se pose le 14 décembre 2013 et dépose l'astromobile Yutu (玉兔, le « lapin de jade ») ;
• Chang'e 4 réussit le 3 janvier 2019 le premier atterrissage sur la face cachée de la Lune, avec l'astromobile Yutu-2 (玉兔二号) ;
• Chang'e 5 rapporte des échantillons lunaires en 2020, et Chang'e 6, en 2024, les premiers échantillons de la face cachée.
中秋节
Zhōngqiū Jiéla fête de la mi-automne
嫦娥应悔偷灵药,碧海青天夜夜心
Chángé yīng huǐ tōu língyào, bì hǎi qīng tiān yè yè xīnChang'e doit regretter d'avoir volé l'élixir : mer d'émeraude, ciel bleu, son cœur nuit après nuit (Li Shangyin, « Chang'e »)
嫦娥四号
Chángé SìhàoChang'e 4, la sonde de la face cachée
玉兔二号
Yùtù ÈrhàoYutu-2, l'astromobile « lapin de jade n° 2 »
Un petit cratère de la Lune porte aussi son nom : l'Union astronomique internationale l'a baptisé Chang-Ngo.
Mots à retenir
月亮yuèliang
lune · HSK 2
月球yuèqiú
la Lune (l'astre) · HSK 5
太阳tàiyáng
soleil · HSK 2
射shè
tirer (à l'arc) · HSK 5
弓gōng
arc · HSK 7-9
药yào
remède, médicament · HSK 2
偷tōu
voler, dérober · HSK 5
妻子qīzi
épouse · HSK 4
兔子tùzi
lapin, lièvre
中秋节Zhōngqiū Jié
fête de la mi-automne · HSK 5
Sources
Les références à partir desquelles cette page a été écrite.
- Liu An 刘安 (dir.), 淮南子 · 览冥训 (Huainanzi, « Lanming »), Wikisource
- Liu An 刘安 (dir.), 淮南子 · 本经训 (Huainanzi, « Benjing »), Wikisource
- 山海经 · 大荒南经 (Shanhaijing, « Dahuang nan jing »), Wikisource
- 山海经 · 海外东经 (Shanhaijing, « Haiwai dong jing »), Wikisource
- 山海经 · 海内经 (Shanhaijing, « Hainei jing »), Wikisource
- Wang Yi 王逸, 楚辞章句 · 卷三 (Chuci zhangju), Wikisource
- 天问 (Chuci, « Tianwen »), Wikisource
- Zhang Heng 张衡, 灵宪 (Lingxian), Wikisource
- 归藏 · 启筮篇 (Guicang ; 秦简《归藏》), Wikisource
- Liu Xie 刘勰, 文心雕龙 · 卷四 (Wenxin diaolong, Sibu congkan), Wikisource
- 孟子 · 离娄下 (Mencius, « Li Lou II »), Wikisource
- Duan Chengshi 段成式, 酉阳杂俎 · 卷一 (Youyang zazu), Wikisource
- Li Shangyin 李商隐, 嫦娥 (常娥), Wikisource
- Chang'e, Wikipedia (English)
- 嫦娥奔月, Wikipedia (中文)
- Chang'e, Wikipédia (français)
- 后羿 (夏朝), Wikipedia (中文)
- 归藏, Wikipedia (中文)
- Huainanzi, Wikipedia (English)
- Zhang Heng, Wikipedia (English)
- Chu Ci, Wikipedia (English)
- 月兔, Wikipedia (中文)
- Wu Gang, Wikipedia (English)
- Mid-Autumn Festival, Wikipedia (English)
- Chinese Lunar Exploration Program, Wikipedia (English)
- Programme chinois d'exploration lunaire, Wikipédia (français)