Arts et pratiques · 8 min de lecture
Go, échecs chinois et mahjong, les jeux de la Chine
Go (围棋), échecs chinois (象棋) et mahjong (麻将) : origines, règles, la rivière du plateau, AlphaGo, et les verbes 下棋 et 打麻将.
Couleurs des tonsā ton 1á ton 2ǎ ton 3à ton 4a neutre
Le go (围棋) : encercler le territoire
En chinois, le go s'appelle 围棋 (wéiqí), littéralement « le jeu de plateau de l'encerclement ». Deux joueurs, Noir et Blanc, posent à tour de rôle une pierre de leur couleur sur une intersection libre d'un plateau de 19 lignes sur 19, soit 361 points ; Noir commence. Une pierre posée ne bouge plus. Une pierre, ou une chaîne de pierres reliées, qui n'a plus aucun point libre à côté d'elle le long des lignes (une « liberté ») est capturée et retirée du plateau. Le but : entourer plus de territoire vide que l'adversaire.
Selon l'Encyclopaedia Britannica, le go est populaire en Chine, en Corée et surtout au Japon, le pays auquel on l'associe le plus. En Corée, il s'appelle baduk.
Pour « jouer » à un jeu de plateau, le chinois emploie le verbe 下 : 下棋 (xià qí), c'est jouer aux échecs ou au go, et l'on précise 下围棋 pour le go, 下象棋 pour les échecs chinois. Le mahjong prend un autre verbe, 打, comme les cartes (打牌) : on dit 打麻将 (dǎ májiàng).
围棋
wéiqíle go
下棋
xià qíjouer aux échecs ou au go
你会下围棋吗?
Nǐ huì xià wéiqí ma?Tu sais jouer au go ?
Un jeu très ancien, l'un des quatre arts du lettré
Le go est très ancien, mais personne ne sait exactement depuis quand il existe. La Britannica y voit probablement le plus vieux jeu de plateau du monde, né en Chine il y a environ 4 000 ans : certaines sources avancent 2356 av. J.-C., mais le IIe millénaire av. J.-C. lui paraît plus probable. La première mention écrite généralement admise se trouve dans le Zuo zhuan (左传, vers le IVe s. av. J.-C.), à propos d'un événement de 548 av. J.-C. Les Entretiens de Confucius et le Mencius en parlent aussi, sous son nom ancien : 弈 (yì).
La tradition lui donne un inventeur légendaire : l'empereur mythique Yao (尧) l'aurait créé pour éduquer son fils Danzhu (丹朱), un garçon indocile. Le Bowuzhi (博物志) de Zhang Hua (张华), sous les Jin, le rapportait déjà. Les encyclopédies anciennes qui le citent donnent deux formules : « Yao créa le go, et Danzhu y excella » ou « Yao créa le go pour instruire son fils Danzhu ». C'est une légende, pas de l'histoire.
Le plateau a changé : les plus anciens avaient 17 lignes, et celui de 19 lignes s'est imposé entre les dynasties du Nord et du Sud et les Tang (618–907), selon les sources. De Chine, le jeu est passé en Corée et au Japon.
Le go faisait partie des quatre arts du lettré, 琴棋书画 : la cithare qin (guqin), le go (棋), la calligraphie (书) et la peinture (画). Le plus ancien texte qui les réunit est le Fashu yaolu (法书要录) de Zhang Yanyuan (张彦远), auteur des Tang au IXe siècle : on y lit, à propos du moine Biancai (辩才), qu'il excellait dans les quatre.
弈
yìle go, dans les textes anciens
尧造围棋,丹朱善之。
Yáo zào wéiqí, Dānzhū shàn zhī.Yao créa le go, et Danzhu y excella. (Bowuzhi, cité dans le Taiping yulan)
琴棋书画
qín qí shū huàcithare, go, calligraphie, peinture : les quatre arts du lettré
Quand une machine a battu les champions (2016–2017)
En mars 2016, le go a fait la une de la presse mondiale. À Séoul, du 9 au 15 mars, le programme AlphaGo, mis au point par la société DeepMind, a affronté en cinq parties le joueur professionnel sud-coréen Lee Sedol. AlphaGo en a gagné quatre ; Lee n'a remporté que la quatrième, grâce à un 78e coup resté célèbre. C'était la première fois qu'un programme battait un professionnel 9e dan sans handicap. L'Association coréenne de baduk a ensuite décerné à AlphaGo un 9e dan honoraire.
En mai 2017, lors du Future of Go Summit organisé à Wuzhen, en Chine, le programme AlphaGo Master a joué trois parties contre le Chinois Ke Jie, alors numéro un mondial, les 23, 25 et 27 mai. Il les a toutes gagnées : la première d'un demi-point, les deux autres par abandon.
Pour parler de ces matchs en chinois, deux verbes suffisent : 赢 (yíng), gagner, et 输 (shū), perdre. L'intelligence artificielle se dit 人工智能 (réngōng zhìnéng).
我赢了!
Wǒ yíng le!J'ai gagné !
我输了。
Wǒ shū le.J'ai perdu.
人工智能
réngōng zhìnéngintelligence artificielle
Les échecs chinois (象棋) et la rivière 楚河汉界
Les échecs chinois, 象棋 (xiàngqí), se jouent sur un plateau de 9 lignes sur 10 ; comme au go, les pièces se posent sur les intersections. Chaque joueur a 16 pièces ; l'un joue les rouges, qui commencent en général, l'autre les noirs. Le but est de mater le général adverse. Deux règles le distinguent des échecs occidentaux : chaque général reste enfermé dans un « palais » (九宫, jiǔgōng) de trois points sur trois, marqué par deux diagonales, et les deux généraux n'ont pas le droit de se faire face directement.
Au milieu du plateau, entre la 5e et la 6e rangée, les lignes verticales s'interrompent : c'est la rivière. Selon la Britannica, elle limite l'accès au camp adverse, ce qui rend la partie plus lente qu'aux échecs occidentaux. On y lit 楚河, « rivière de Chu », d'un côté et 汉界, « frontière de Han », de l'autre.
Ces mots rappellent la guerre entre Xiang Yu (项羽), à la tête de Chu, et Liu Bang (刘邦), roi de Han. Selon le Quotidien du peuple, Liu Bang se replia en 205 av. J.-C. sur Xingyang (荥阳), dans l'actuel Henan, et les deux armées s'y affrontèrent pendant deux ans. Xiang Yu finit par conclure avec Liu Bang un accord qui partageait le pays le long du canal Hong (鸿沟) : à l'ouest pour Han, à l'est pour Chu, comme le rapporte le Shiji (史记). Cette trêve de 203 av. J.-C. fut vite rompue par Liu Bang, qui vainquit Xiang Yu et fonda la dynastie Han. La tradition identifie le canal Hong à un ravin des monts Guangwu (广武山), près de Xingyang.
Le jeu est bien plus jeune que cette guerre. Selon la Britannica, on y joue en Chine depuis environ 700 apr. J.-C., et l'on pense qu'il descend, comme les échecs occidentaux, du jeu indien chaturanga ; il prend sa forme actuelle entre la fin des Song du Nord et les Song du Sud.
象棋
xiàngqíles échecs chinois
楚河汉界
Chǔhé Hànjièrivière de Chu, frontière de Han
你会下象棋吗?
Nǐ huì xià xiàngqí ma?Tu sais jouer aux échecs chinois ?
Les pièces des échecs chinois
Chaque camp aligne 16 pièces : un général, deux conseillers, deux éléphants, deux chevaux, deux chars, deux canons et cinq soldats. Chaque pièce porte un caractère. Pour plusieurs d'entre elles, rouges et noirs ont la même fonction mais pas le même caractère : le général rouge est 帅, le noir 将 ; le soldat rouge est 兵, le noir 卒.
Quelques règles n'ont pas d'équivalent aux échecs occidentaux :
• le général et ses conseillers ne sortent jamais du palais ;
• l'éléphant ne peut pas traverser la rivière ;
• le cheval et l'éléphant sont bloqués si une pièce occupe le point qui se trouve sur leur chemin ;
• le canon se déplace comme le char, mais pour prendre il doit sauter par-dessus exactement une pièce ;
• le soldat avance d'un pas ; une fois la rivière franchie, il peut aussi aller de côté, mais jamais reculer.
Les sources chinoises tiennent le char pour la pièce d'attaque la plus forte : il traverse tout le plateau d'un seul coup, en ligne droite, si rien ne lui barre la route.
| Pièce (rouge / noir) | Pinyin | Nom | Nombre | Déplacement |
|---|---|---|---|---|
| 帅 / 将 | shuài / jiàng | général | 1 | un pas en ligne droite, dans le palais |
| 仕 / 士 | shì / shì | conseiller | 2 | un pas en diagonale, dans le palais |
| 相 / 象 | xiàng / xiàng | éléphant | 2 | deux points en diagonale ; ne franchit pas la rivière |
| 马 | mǎ | cheval | 2 | en « L », selon la diagonale d'un 日 ; bloqué par une pièce voisine |
| 车 | jū | char | 2 | autant de points qu'il veut en ligne droite |
| 炮 | pào | canon | 2 | comme le char ; pour prendre, saute par-dessus une seule pièce |
| 兵 / 卒 | bīng / zú | soldat | 5 | un pas en avant ; aussi de côté après la rivière ; jamais en arrière |
Aux échecs chinois, 车 se lit jū et non chē : le Dictionnaire du chinois moderne (现代汉语词典) donne la lecture jū précisément pour cette pièce. Partout ailleurs, 车 (chē) veut dire « véhicule, voiture ».
Le mahjong (麻将), un jeu du XIXe siècle
Le mahjong, 麻将 (májiàng), est bien plus jeune que le go ou les échecs : la Britannica le dit probablement né au XIXe siècle. Il vient de jeux de cartes chinois où l'on pioche et l'on défausse ; le passage des cartes aux tuiles date très probablement du milieu du XIXe siècle, et les plus anciens jeux conservés, vers 1870, ont été acquis à Fuzhou, Shanghai et Ningbo. Son berceau est disputé entre Ningbo (宁波) et le Fujian. Ningbo en attribue l'invention à Chen Yumen (陈鱼门, 1817–1878), une attribution discutée, et un musée du mahjong occupe le temple ancestral de sa famille, dans le site du pavillon Tianyi (天一阁). Le nom viendrait du dialecte wu de la région, comme une forme de 麻雀 (máquè), « moineau ».
Un jeu complet compte au moins 136 tuiles, chacune en quatre exemplaires :
• trois familles numérotées de 1 à 9, appelées en chinois 筒 (ou 饼), 条 (ou 索) et 万 ;
• les quatre vents : est, sud, ouest, nord (东南西北) ;
• trois « dragons » : 中, 发 et 白.
Les variantes chinoises les plus courantes, dont les règles officielles de compétition, ajoutent huit tuiles de fleurs et de saisons, pour 144.
Après la Première Guerre mondiale, le jeu gagne l'Occident. Joseph P. Babcock, un Américain installé à Shanghai, en rédige des règles modifiées, donne aux tuiles des noms anglais et invente le nom « mah-jongg ». Le jeu devient une mode aux États-Unis, en Angleterre et en Australie au milieu des années 1920.
麻将
májiàngle mahjong
麻雀
máquèmoineau
东南西北
dōng nán xī běiest, sud, ouest, nord : les quatre vents
中、发、白
zhōng, fā, báiles trois « dragons »
Le mahjong aujourd'hui
Le mahjong a eu une histoire agitée en République populaire. Après 1949, l'interdiction des jeux d'argent le fait reculer, et le pouvoir le voit d'un mauvais œil, comme une source d'addiction au jeu. Pendant la Révolution culturelle (1966–1976), le jeu lui-même est interdit : il fait partie de la « vieille culture », et presque tout le matériel de mahjong est interdit ou détruit. Selon le magazine The Diplomat, l'interdiction est officiellement levée en 1985. En juillet 1998, l'administration nationale des sports publie des règles de compétition, base du « mahjong national standard » (国标麻将), pensé pour en faire un sport de l'esprit plutôt qu'un jeu d'argent.
Aujourd'hui, le mahjong se joue dans toute la Chine et le monde sinophone, sous de nombreuses formes régionales. Il se joue à quatre et accompagne les réunions de famille, notamment pendant les grandes fêtes comme le Nouvel An chinois.
Il n'est plus seulement le jeu des anciens : en 2026, le China Daily décrivait l'engouement des jeunes, avec un club de mahjong à l'université de Pékin et des réseaux sociaux remplis de photos de tables de jeu. Pour proposer une partie, une phrase suffit : 我们打麻将吧!
打麻将
dǎ májiàngjouer au mahjong
我们打麻将吧!
Wǒmen dǎ májiàng ba!Et si on faisait un mahjong ?
国标麻将
guóbiāo májiàngle mahjong national standard (règles officielles)
Mots à retenir
围棋wéiqí
go (jeu)
象棋xiàngqí
échecs chinois
麻将májiàng
mahjong · HSK 7-9
下棋xià qí
jouer aux échecs, au go · HSK 7-9
打麻将dǎ májiàng
jouer au mahjong
棋盘qípán
plateau de jeu
棋子qízǐ
pion, pièce (d'un jeu de plateau) · HSK 7-9
赢yíng
gagner · HSK 3
输shū
perdre · HSK 3
Sources
Les références à partir desquelles cette page a été écrite.
- Encyclopaedia Britannica, Go, Britannica
- Encyclopaedia Britannica, Chinese chess, Britannica
- Encyclopaedia Britannica, Mah-jongg, Britannica
- Go (game), Wikipedia
- Xiangqi, Wikipedia
- 琴棋书画, 维基百科 (Wikipedia)
- The Go Files: AI computer wraps up 4-1 victory against human champion, Nature, 2016
- 麻将, 维基百科 (Wikipedia)
- 围棋, 维基百科 (Wikipedia)
- 太平御覽, 卷七百五十三 (quoting the Bowuzhi), Wikisource
- 浪跡三談, 卷一 (quoting Zhang Hua's Bowuzhi), Wikisource
- Zhang Yanyuan (张彦远), 法書要錄, 卷三, Wikisource
- Four arts, Wikipedia
- AlphaGo, Wikipedia
- AlphaGo versus Ke Jie, Wikipedia
- 象棋, 维基百科 (Wikipedia)
- Sima Qian (司马迁), 史記, 卷七 (項羽本紀), Wikisource
- Chu–Han Contention, Wikipedia
- People's Daily feature on the Hong Canal and 楚河汉界, People's Daily (人民日报), 2014
- Mahjong, Wikipedia
- Mahjong culture, Wikipedia
- Mahjong: The King of Chinese Games, The Diplomat, 2013
- Travelogue: Mahjong, China's most popular table game, CGTN, 2021
- Young people and mahjong (report, April 2026), China Daily, 2026